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Alchimie Traditionnelle…

Alchimie Traditionnelle

Une réalité matérielle ou imaginale ?

Conférence présentée par Gabriel Plessis le dimanche 4 juin 1989, sous l’égide de l’Université Populaire d’Angers, au Château du Plessis-Bourré, sis au coeur de l’Anjou. 

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MEDIAPLAYER  Alchimia d’Amore  Michel Pépé

PROLOGUE

Une des meilleures définitions possibles de l’alchimie traditionnelle serait sans doute celle-ci : collaborer avec la Nature, accélérer la croissance des métaux déchus, souillés, vers la reconquête de leur éclat originel, réactualiser à une échelle microcosmique – dans le matras philosophal – le processus de la Création, donner à « l’Amoureux de Science » le moyen de comprendre ab ovo le Grand Livre de la Nature (Opus métallique) et de découvrir la Fleur d’Or intérieure en accomplissant hiérogamiquement le processus de renaissance spirituelle (Opus anthropologique). C’est pourquoi, en vertu de l’antique loi de correspondance « Macrocosme-Microcosme » et de la double ascèce « Oratoire-Laboratoire », l’alchimie se présente avant tout comme un Art qualifié de royal, car la régénération qu’elle propose concerne consubstantiellement l‘Ergon et le Parergon, l’Oeuvre de rédemption du règne humain et du règne minéral.

C’est donc cette gnose initiatique que Gabriel Plessis retracera, en même temps, dans un double mouvement de réflexion, c’est-à-dire en opérant la conjonction du versant symbolique et du versant opératif, signature majeure du Grand Oeuvre que l’on retrouvera richement exposée sur les 24 caissons qui ornent le somptueux plafond de la Salle des Gardes du château, ces insolites peintures attestant l’activité philosophique d’un alchimiste du XVème siècle, Messire Jean Bourré, opulent et sage Argentier de Louis XI.

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AVERTISSEMENT

En premier lieu, avant de vous présenter l’une des plus anciennes conceptions du monde - une des plus difficiles aussi à appréhender tant par sa philosophie que par sa méthodologie - je voudrais me tourner vers l’Université Populaire Angevine, plus particulièrement vers sa présidente, et vous exprimer, Madame L…, toute ma reconnaissance pour la place de choix que vous avez bien voulu réserver au thème de l’alchimie à l’occasion de votre session exceptionnelle de fin d’année.

 Qui plus est, pour la circonstance, vous avez choisi l’une des plus exquises demeures philosophales de France dont la « griffe hermétique », inextricable et voulue de son étonnant et discret constructeur, constitue une énigme, mieux, une énigme en majesté témoignant du travail philosophique d’un alchimiste du XVème siècle. J’ai nommé, bien sûr, Messire Jean Bourré, prudent et noble chevalier angevin, Grand Argentier de Louis XI.

C’est pourquoi, Madame la Présidente, je vous remercie doublement.

Je tiens également à vous remercier, chers amis, d’être venus nombreux honorer de votre présence l’antique science d’Hermès. Du fond du coeur, je vous souhaite une agréable et gracieuse matinée en compagnie de Dame Alchimie, la Grande Dame du Grand Oeuvre venue de fort loin et dont je vais tenter de relever, de main religieuse, un pan de son voile mystérieux et antique. Toutefois, je vous demanderais de bien vouloir être indulgent à l’endroit du conférencier, car le présent propos est dense, par certains côtés, âpre et contourné, à l’image du Magistère du reste, celui-ci constituant pour l’esprit humain l’ascèse la plus obscure qui soit. A cet égard, qui n’a pas médité, au premier chant de la sirène, la judicieuse mise en garde que donnait Artephius aux amateurs curieux et avides de secrets.

Voici ce que disait ce philosophe médiéval :

« Je t’assure de bonne foi que celui qui voudrait comprendre ce que nous avons écrit selon le sens habituel des mots se perdrait dans les dédales d’un labyrinthe et n’en sortirait jamais. Il lui manquerait le fil d’ariane pour trouver son chemin et atteindre la sortie. »

Voilà déjà un avertissement qui fait figure de dragon hermétique…

Autant dire, en ce qui concerne l’alchimie opérative, que certaines précautions oratoires s’imposent. En effet, loin de moi l’intention de faire oeuvre de vulgarisation ou de montrer la moindre prétention à interpréter quoi que ce soit quant à la nature réelle des « matières canoniques » du Grand Oeuvre, ou encore, de suggérer quelque précision opératoire concernant la conduite du Magistère. C’est ce piège que je voudrais précisément éviter, car dans toute l’histoire de la littérature hermétique, aucun adepte, aussi charitable soit-il, n’a exposé un schéma du modus operandi en langage vulgaire ; le voudrait-il, que ce serait humainement impossible, car il est, sur le versant de la pratique au laboratoire, des choses inexprimables et incommunicables, mais aussi connaissables et qui demeurent l’apanage exclusif d’une initiation.

Cela dit, modestement, je m’efforcerai de m’exprimer aussi clairement qu’il est possible de le faire sans déformer la parole des Maîtres, sans vous priver non plus de la joie indicible et illuminative de découvrir par vous-même les points forts du Grand Oeuvre métallique. 

QUELQUES PRINCIPES ELEMENTAIRES

Sans transition et à l’adresse des personnes qui seraient privées de la connaissance des principes généraux de l’alchimie, quelques remarques élémentaires s’avèreront profitables pour le suivi de cet exposé. Dès le départ, il importe donc de libérer l’esprit de certains lieux communs ou clichés réducteurs et d’éviter, bien évidemment, la banale confusion entre le domaine de la chimie et celui de l’alchimie, deux domaines qui sont aussi deux façons radicalement différentes d’appréhender le Réel. Par le fait qu’elle ne s’intéresse qu’au monde sensible de la Nature, la chimie, entre autres sciences, a introduit une notion séparatrice en décomposant la vie en ses éléments les plus simples, et en isolant la partie du Tout. Autrement dit, la chimie opère sur un cadavre. C’est « l’école du Deuil », selon l’expression d’Edgar Morin. 

En revanche, l’alchimie, qui pratique aussi l’analyse – du moins au début de l’oeuvre – travaille sur des corps vivants. Elle les sépare d’abord, les ré-amalgame ensuite, elle les dissout puis les coagule, les purifie et les fait évoluer en augmentant leur Principe vital à l’infini. Et c’est précisément, parce que ces corps ont gardé intact leur essence spirituelle, que le Grand Oeuvre est réalisable. Donc, au départ, les matières utilisées sont communes à tous les corps chimiques simples, toutefois la différence opératoire résidera dans le fait que ces corps seront traités alchimiquement. Cette précision est d’une importance primordiale.

Par ailleurs, d’aucuns pensent que l’alchimie est strictement de nature physique ou minérale… D’autres restent persuadés qu’elle est uniquement symbolique et spirituelle. Pour le sens commun, il y aurait donc seulement deux moyens, fort antinomiques du reste, d’envisager la « science d’Hermès » :

  1. soit par la paroi concave du « vase philosophique », c’est-à-dire en manipulant des matières premières, en sublimant des corps, en créant des réactions, en récoltant des quintessences, voire en transmutant les métaux vils en or ou en argent, etc,. 
  2. soit par la face convexe de l’« aludel » en se disant : après tout, l’athanor c’est moi-même, la materia prima n’est autre que ma double nature « corpus-animus »… Quant au feu secret, ce vitriol né du chaos originel, n’est-il pas le vrai symbole de la parcelle d’être qui fut dévolue à ma conscience au commencement du monde ? Dans ces conditions, à quoi bon poursuivre la chimère et s’épuiser à chercher un secret qui n’existe pas… 

Eh bien, chers amis, il n’en est rien. Ces deux attitudes antagonistes, fondées sur la funeste séparation entre matière et esprit, dénotent une méconnaissance de l’Art Sacerdotal et ne peuvent donner qu’une image « réduite » de la vérité alchimique. Nous y reviendrons dans un instant. 

MEDIAPLAYER  La Licorne Céleste 

LE SECRET ALCHIMIQUE

Avant d’aller plus loin, il est important, ce me semble, de dire quelques mots à propos du « secret alchimique ». Commençons par dégager la voie en dissipant l’une des principales objections couramment formulées par des gens de basse vue dont l’opinion vulgaire voudrait que l’Art sacré ne soit qu’un galimatias, qu’une chimère inintelligible…

En effet, on peut se demander pourquoi tous les auteurs ont adopté un langage obscur et inaccessible, soucieux surtout d’instruire quelques cherchants plutôt que de plaire à mille…

Il y a deux réponses possibles à cela :

La première se situe au plan matériel…

Pour tous les grands adeptes de l’Histoire tels que Geber, Raimond Lulle, Le Trevisan, Cyliani et combien d’autres, la Pierre Philosophale était pour eux une réalité tangible. Autrement dit, la transmutation des métaux qui, soit dit en passant, n’est pas une opération alchimique – je vous dirai pourquoi tout à l’heure – eh bien, la transmutation, on dit encore la réincrudation des métaux, était un fait établi. Nul doute que ces adeptes, une fois en possession de cette fameuse Pierre Philosophale - lapis transmutans – pouvaient prétendre changer des métaux vils en or ou en argent selon le degré d’avancement de la Pierre confectionnée.

Déjà, à la fin du 4ème siècle, l’évêque alchimiste Synésius signalait l’existence de deux poudres de projection, l’une blanche et l’autre rouge. Synésius était le continuateur de l’oeuvre de Zozime de Panapolis, un égyptien hellénisé qui avait fondé à Alexandrie la première Ecole d’Art Hermétique.

Par conséquent, on comprendra aisément que tous ces adeptes qui ont parlé le même langage, utilisé les mêmes symboles et les mêmes artifices, persuadés de la réalité éclatante de leur oeuvre, prirent la ferme résolution de vivre au sein de l’obscurité, abritant leur véritable identité derrière un pseudonyme et en manoeuvrant de telle façon que personne ne puisse se douter qu’ils détenaient un secret aussi extraordinaire. Nous en avons un bel exemple avec Françoys Rabelais, le philosophe aux deux pseudonymes, forgés en seize lettres, selon la figure de rhétorique dite de l’ « anagramme ». L’Histoire a surtout retenu celui de Alcofrybas Nasier. Toutefois, si nous approfondissons l’oeuvre de ce géant de la littérature française, ainsi que les liens qu’il avait tissés avec certaines sociétés secrètes italiennes,  que remarque-t-on ? Eh bien, que l’auteur de Gargantua et de Pantagruel signait ses publications hermétiques sous le pseudonyme de « Serafin Calobarsy »

C’est pourquoi, on ne méditera jamais assez l’invite à la discrétion formulée par l’un des plus grands esprits du 13ème siècle, Albert Le Grand, homme de sciences et de lettres, Astrologue, Professeur de théologie, Evêque de Ratisbonne, et de surcroît alchimiste, puisqu’on lui doit plusieurs traités authentiques consacrés à l’Art transmutatoire.

Citons un passage de son De Alchemia :

« Si tu as le malheur, dit-il à l’Adepte, de t’introduire auprès des princes et des rois, ils ne cesseront pas de te demander :

– Eh bien, Maître, comment va l’Oeuvre ? Quand verrons-nous enfin quelque chose de bon ?

Et, dans leur impatience d’en attendre la fin, ils t’appelleront filou, vaurien, et te causeront toutes sortes de désagréments. Et, si tu n’arrives pas à bonne fin, tu ressentiras tout l’effet de leur colère, Si tu réussis, au contraire, ils te garderont chez eux dans une captivité perpétuelle dans l’intention de te faire travailler à leur profit. »

Quoi qu’il en soit, si l’alchimie n’était qu’un amas de rêveries et de divagations, eh bien, le mensonge, la supercherie ou la mystification n’auraient pu subsister au travers de nombreux siècles d’une Tradition quasiment admise comme initiatique et invariable. A l’évidence, c’est une banalité de le dire, mais si j’insiste sur ce point, c’est parce que, précisément, la toute première qualité requise pour l’initiable, c’est d’être convaincu de la réalité alchimique.

Précisons que dans ce domaine, l’une des premières erreurs d’interprétation serait de réduire les préoccupations des alchimistes au seul fait de fabriquer du métal précieux. Contrairement à un préjugé courant, le Grand Oeuvre n’a pas pour but essentiel de réaliser des transmutations.

« Oncques ne fut mémoire qu’avarieux possédât la Pierre »

… affirmait le Comte de Grosparmy, compagnon alchimiste de l’Adepte normand Nicolas Valois qui labourait à Flers de l’Orne où il réalisa le Grand Oeuvre en l’an 1420.

Pour souligner un peu plus la véracité de cette affirmation de l’alchimiste normand, il me semble opportun de rapporter ici une remarque lucide et éprouvée, empruntée à l’érudit  Grillot de Givry, l’auteur d’un opuscule intitulé « Le Grand Oeuvre » (livre de référence soit dit en passant), ouvrage modeste par son format mais conséquent par le poids d’or spirituel qu’il recèle…

Cet auteur écrit : 

« La pratique de la Pierre et le désir de l’or sont incommiscibles. Entreprendre le Grand Oeuvre pour s’enrichir, ce serait entrer à rebours dans la Voie de l’Absolu. » 

Cette remarque de Grillot de Givry me conduit naturellement à proposer une seconde réponse à la question que nous avons formulée il y a quelques instants au sujet du langage à dessein obscur et symbolique des alchimistes  qui, du reste, ont toujours parlé de deux choses à la fois.

 

MEDIAPLAYER  Fleur de Lys

Sur le versant de l’Imaginal…

Cette seconde proposition tentera d’exprimer, sur le versant de l’Imaginal, la réalité psychique objective du Magistère ; afin de mieux étayer le propos, nous aurons recours à l’analogie microcosme / macrocosme.

En premier lieu, dans un ordre de réflexion plus élevé, le grand dessein alchimique est de recouvrer la « noblesse originelle » de la nature humaine. Et cela suppose de la part de l’Adepte un acte de participation à la Rédemption universelle. Le mot « rédemption » est employé ici lato sensu, c’est-à-dire dans un cadre de pensée pancosmique et gnostique, donc délesté de certaines connotations suspectes du type « pulsion expiatoire » qui serait vécue dans l’indifférenciation idolâtre du fétichisme religieux. On retiendra surtout l’idée d’une réhabilitation de la nature humaine par rapport à son Archétype infini et divin. Je tiens à peser mes mots et à bien délimiter la frontière entre les tribulations d’un moi paraphrénique et une authentique assomption spirituelle de l’Âme.

Aussi, voyons-nous combien lOpus Hermeticum s’inscrit tout entier dans le mouvement général des Traités Théologiques, de la Gnose et de toutes les Théophanies et Hiérophanies de l’Antiquité. Par conséquent, pour l’alchimiste occidental, qui se situe généralement au croisement de la Pensée gnostique et de la Révélation chrétienne, deux voies rédemptrices vont se présenter à lui : 

La première de ces voies concerne l’opérateur lui-même…

En effet, en assistant à la naissance du germe minéral dans le ciel de son athanor, l’Adepte sera conduit à revivre analogiquement et spirituellement la création de l’Univers ainsi que la formation de notre Terre, et ce depuis l’instant zéro jusqu’au principe de complexité que nous connaissons aujourd’hui. Néanmoins, avec cette différence fondamentale que si « l’Univers est né sans l’homme », selon le mot de Lévi-Strauss - ce qui va de soi – en revanche, la création du microcosme alchimique exigera l’intervention ou la médiation d’une intelligence humaine. Evidemment, cela semble remettre en selle ou en « sel » la question scabreuse du « principe anthropique » ou « anthropocentrique » que les êtres humains se plaisent à revendiquer, prétention que la science moderne a définitivement écartée.

Comme le souligne Hubert Reeves, « si l’univers semble posséder dans les temps les plus reculés toutes les propriétés requises pour permettre à la matière d’accéder à des états de compléxité de plus en plus avancés », eh bien, au regard de cet énoncé, nous en dirons autant de la « Pierre des Philosophes » laquelle, une fois extraite de sa gangue, puis soumise aux différents régimes de cuisson de « Solve-Coagula », va s’enrichir d’un formidable pouvoir transmutatoire.

A condition, bien sûr, de donner plusieurs « tours de roue », c’est-à-dire autant de fois qu’il plaira à l’artiste de réitérer toutes les opérations. Ainsi, par ces morts et renaissances successives de la matière, ponctuées par des calcinations dans un « milieu sec ou humide », la Pierre Philosophale atteint un très haut degré de complexité, puisque nous savons qu’elle accomplit des prodiges dans les trois règnes : minéral, végétal et animal ou humain. C’est ainsi qu’une deuxième voie rédemptrice est offerte à l’alchimiste qui, nanti de sa Pierre transmutatoire sous la forme solide ou liquide et de sa merveilleuse médecine universelle, devient capable de seconder l’Oeuvre de la Nature. 

En substance, voyons très rapidement comment il est possible d’établir un parallèle entre l’une des phases cruciales du Grand Oeuvre - la Mondification – et certaines étapes de la chronologie cosmologique. 

Avant d’obtenir sa Pierre Philosophale, c’est-à-dire sa granulation au rouge fixée et multipliée, l’Adepte va s’efforcer, du début à la fin de l’Oeuvre, d’entendre, de comprendre ce que dit sa Pierre, celle-ci devenant en quelque sorte un « miroir » dans lequel des Philosophes ou des grands Prophètes comme Moyse, saint Malachie, Nostradamus, ont admiré en secret ce qui s’est passé, lors de la création du monde, et ce qui doit arriver lors de sa fin.

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La sirène enceinte contemple sa beauté dans le miroir de l’Art

(Détail du plafond à caissons de la Salle des Gardes du Château)

En effet, après avoir confectionné son « chaos primordial », ce corps cristallin qui met tout en mouvement dans l’athanor, puis préparé sa materia prima dans des proportions naturelles, l’artiste va déclencher dans le vase alchimique une fantastique réaction chimique que l’on pourrait assimiler à la « deuxième détonation » du cosmos, au moment où celui-ci s’est rempli, une seconde après le Big-Bang, d’une « purée » épaisse de particules et d’antiparticules. 

A partir de cette réaction initiale de Solve,  marquée par une phase d’intense activité calorique, l’alchimiste va assister, d’abord, au phénomène d’expansion de son microcosme minéral ; puis, ce sera l’apparition de vapeurs tourbillonnaires qui feront penser à la naissance des galaxies de première génération, soit 100 millions d’années après l’instant zéro… Enfin, au sein de ces vapeurs fluides, qui remplissent le ciel de l’athanor, apparaîtront peu à peu de petites sphères gazeuses tournoyant dans l’espace et qui iront en s’agglutinant de plus en plus pour former, par attraction gravitationnelle, des « granulations » exactement comme cela s’est passé pour notre système solaire lorsque le nuage primitif s’est condensé, il y a 4 à 5 milliards d’années, en un corps central, le Soleil, donnant naissance ensuite à des « planétoïdes » et à des planètes. C’est en ce sens qu’il faut comprendre l’axiome fameux de La Table d’Emeraude : « le vent l’a porté dans son ventre », ce qui signifie que la GENERATION se fait « en haut » dans la condensation des vapeurs primitives. 

C’est ainsi qu’à une échelle microcosmique, au firmament silencieux et opaque de son vase philosophique, l’Adepte a recréé l’origine de l’univers. Ici, on ne parlera pas de quarks ou d’antiquarks, de protons et de neutrons ou d’hydrogène et d’hélium, mais essentiellement de soufre, de sel et de mercure

Les mondes étant nés au sein des vapeurs sulfureuses, salines et mercurielles, comme la terre s’est formée par accrétion en moins de quelques centaines de millions d’années, ces accrétions aboutissant à une apothéose de chutes de corps célestes, eh bien, l’alchimiste verra de même ses granulations disparaître dans la masse de la matière primitive tandis que les vapeurs, à la suite d’un refroidissement et  en se condensant, donneront naissance à des pluies diluviennes. Cette condensation générale qui, à l’origine - au plan cosmologique – forma les océans et les mers, puis la fameuse « soupe primitive », constituera pour l’Adepte l’indispensable « compot au noir », berceau du Grand Oeuvre propice à la manifestation de la vie. 

Résumons cette étape canonique du Magistère par l’une des Douze Clefs de Basile Valentin

« Et sache que lorsque l’humidité de la terre monte, le nuage se forme, s’épaissit dans la partie supérieure et par son poids tombe en bas, de sorte que l’humidité enlevée est rendue à la terre. » 

Cette clé alchimique recoupe la paléogéologie qui enseigne de son côté que c’est bien le dégazage progressif, après la formation de la terre, qui a formé l’océan originel.

Je ne peux, malheureusement, dans un temps aussi court, poursuivre par le menu cette démonstration. L’essentiel est de bien comprendre que cette palingénésie minérale, qui retrace la création des mondes, l’avènement de la vie et les tribulations de l’humanité, va accompagner l’Adepte, d’une dissolution à la calcination suivante, vers « de nouveaux cieux et une nouvelle terre où la justice habitera » ainsi qu’il est écrit dans la Seconde Epître de saint Pierre (Chapitre 3)de même que dans le 5ème VédaSavitri – de Sri Aurobindo. 

 A aucun moment, ne perdons jamais de vue que le processus de renaissance spirituelle (Opus anthropologique) se déroule conjointement au modus operandi de régénération minérale ou métallique (Opus alchimique). C’est pourquoi, la pratique du Grand Oeuvre se distingue singulièrement des voies traditionnelles de « Réalisation spirituelle ». En un mot, elle nous montre une identité de processus entre l’âme de l’opérateur et le microcosme minéral élu, la materia prima dévoilant, au cours des successives manipulations, le mystère de la destinée humaine et en offrant à celui qui oeuvre, de surcroît, une voie concrète de réalisation spirituelle.

Les symboles alchimiques étant multivalents et interchangeables, selon la réalité physique ou psychique objective du Grand Oeuvre, on se rend compte combien il y a de similitude métaphorique entre la conquête de la lumière divine dans l’Homme Intérieur et la conquête de la lumière solidifiée dans notre petit soleil minéral lequel, répétons-le, porte en son sein, potentiellement, toute la perfection du règne métallique. Et c’est précisément ce qui rend si difficile la compréhension et la présentation en système de la conception du monde inhérente à la Philosophie alchimique. 

Pour conclure ces longues réflexions introductives, il me plairait de citer ici – par papport à la question du secret alchimique que nous avons évoquée précédemment – une note remarquable de Claude d’Ygé et que vous retrouverez aisément dans l’introduction de son livre : « Nouvelle Assemblée des Philosophes Chymiques », oeuvre classée parmi les ouvrages de référence.

« Même si le secret était livré au grand jour, le « travail » de l’Oeuvre n’en serait pas moins difficile. Quand bien même – dit la « Révélation Purissime » – la connaissance complète de nos arcanes serait usurpée par un homme indigne de la posséder, cependant cet homme n’aboutirait pas dans son oeuvre, car cette oeuvre dépend du bon vouloir de Dieu seul. Combien ont en effet employé parfaitement les vraies matières et les procédés de notre Art, et qui ont échoué. Car ils n’avaient pas le coeur assez pur et la foi assez grande. »

Voilà une confidence avisée qui ne manque pas de remettre en exergue l’un des apophtegmes fameux que se plaisent à répéter les vieux Maîtres :

« Les corps n’agissent pas sur les corps, seul l’esprit a une action sur eux. »

Là encore, il conviendra de ne point interpréter au pied de la lettre le sens de cette phrase apparemment anodine, le mot « esprit » pouvant revêtir une certaine ambiguïté symbolique. 

 MEDIAPLAYER  Quinta Essentia

DEFINITION DE L’ALCHIMIE : étymologie… 

Le moment est venu maintenant de donner une définition de l’alchimie en nous situant sur le versant de son étymologie, ce qui nous conduira à entrevoir brièvement les origines de cet  Art sacré.

On constatera d’abord que le mot « alchimie » contient l’idée d’Egypte, puisqu’il dérive en effet de l’arabe « al-kimiya » ; ce substantif Kimiya proviendrait d’un mot d’origine grecque « Kemia », lui-même formé sur l’égyptien « Kem-it », ce dernier signifiant « terre noire ». Or, si l’on en croit Plutarque, l’expression « terre noire » était, dans les temps anciens, le nom traditionnel de l’Egypte.

Définition séduisante… néanmoins très controversée.

Pourtant, sans nous écarter de la réalité matérielle de l’Oeuvre, il est aisé de corréler cette idée de « terre noire », qui évoque le limon du Nil, à l’une des phases du Magistère – la nigredo ou putrefactio – caractérisée par la noirceur, par la décomposition de la materia prima, stade nécessaire et préalable dans la chronologie des travaux opératifs. 

Cédons la place un instant à Artefius qui laisse entendre que :

« Pour ce qui est des couleurs, celui qui ne noircira pas ne saurait blanchir, parce que la noirceur est le commencement de la blancheur et c’est la marque de la putréfaction et de l’altération. »

Nombreux sont les auteurs qui, par voie d’analogie, font référence à l’Egypte pour décrire la nature réelle des opérations au cours de Solve, sachant qu’à ce stade de la « dissolution », toute partie sulfureuse excédente n’ayant pu s’amalgamer ou se « mondifier » devient limon en se mêlant à la « terre d’Egypte » pour former finalement le fameux « compot au noir » des Adeptes et sans lequel l’Oeuvre serait irréalisable. 

Permettez-moi maintenant une petite digression, car il me tient à coeur de faire référence à l’un des plus étonnant Traité d’alchimie. Je veux parler de la Bible… 

N’est-il pas curieux, en effet, de constater que l’épisode des « dix plaies d’Egypte », décrit dans l’Exode, fournit de précieuses indications sur le déroulement de l‘Oeuvre au noir, phase cruciale du Magistère marquée par la mort, la souillure, la putréfaction ?… Assurément, à ce stade, la matière première est dissoute dans l’athanor sous l’action ardente du « feu secret » et exhale une odeur particulièrement nauséabonde.

Il convient donc très brièvement d’examiner l’essentiel de cet épisode.

Aux versets 8 et 9 du 7ème chapitre de l’Exode, on apprend que Iahvé parla à Moïse et à Aaron, en ces termes :

« Lorsque Pharaon vous parlera, en disant : donnez un prodige en votre faveur ! Tu diras à Aaron : prends ton bâton et jette-le devant Pharaon, qu’il devienne serpent ! »

Or, en alchimie, le Serpent n’est autre que le symbole du Mercure des Sages, de ce feu secret animateur du Grand Oeuvre, et qui est aussi une « eau venimeuse », une « eau qui ne mouille pas les mains » selon l’expression sibylline de Basileus Valentinus. D’aucuns, parmi vous, feront peut-être le rapprochement entre ce verset et la marche à suivre au cours de Solve sachant qu’à ce stade, force est d’administer à la matière un certain régime de feu, dosé et progressif, opération capitale si l’artiste veut tirer de son compot le mystérieux « sang du dragon ». A ce titre, il faut noter la concordance frappante entre l’interprétation alchimique de cet épisode et l’exégèse classique du verset 9 dont le mot « serpent »que rend l’hébreu tannîn – signifie justement dragon

D’autre part, pour mieux nous montrer la suite du processus opératoire, le verset 20 du même chapitre nous indique que Moïse et Aaron, ainsi que l’avait ordonné Iahvé, font débuter « les dix plaies en changeant en sang toutes les eaux du Nil et du Pays d’Egypte ». Ensuite, ce sera l’invasion des grenouilles suivie de la prolifération de la vermine, troisième plaie d’Egypte, après quoi la terre sera ravagée par une masse de moucherons… Et les abominations se poursuivront avec la peste et la parution des ulcères, le feu et la grêle, l’invasion des sauterelles, puis les ténèbres, neuvième plaie d’Egypte, enfin, ce sera la mort de tous les premiers-nés égyptiens

Eh bien, chers amis, il n’est pas un « amoureux de science » qui n’ait compris que toutes ces abominations, tous ces maux qui s’abattent successivement sur la « terre noire » sont à considérer comme des parasites, mieux, des mouchetures à colorations fugages qui caractérisent les états successifs du compot au noir. 

La première plaie des « eaux qui se changent en sang » symbolise sans équivoque l’apparition, par capillarité, de l’énigmatique « mercure philosophique » dénommé encore « sang du dragon » ou « sang du lion rouge »

Quant aux dernières plaies d’Egypte – les ténèbres et l’extermination des premiers-nés égyptiens – elles nous indiquent clairement que la matière philosophique est entrée dans la phase de la mort et de la putréfaction, et qu’à ce stade, s’achève le « premier degré de feu ».

A cela, il faut ajouter, toujours selon l’Exode, qu’entre chaque plaie, « le coeur de Pharaon s’endurçit un peu plus ».

Alchimiquement, ce fait est de la plus haute importance…

L’explication opératoire nous est suggérée par l’axiome hermétique suivant :

« Nulle substance ne peut être rendue parfaite sans une longue souffrance. Grande est l’erreur de ceux qui s’imaginent que la Pierre des Philosophes peut être durcie sans avoir été préalablement dissoute. »

Mais je crois qu’il est temps de mettre un terme à cet exemple comparatif dont le seul objet était de montrer l’analogie frappante qui existe entre Alchimie et Textes sacrés. Et croyez-moi, la Bible fourmille d’exemples de ce genre. 

MEDIAPLAYER  Légende

APERCUS SUR LES ORIGINES DE L’ALCHIMIE 

Est-ce à dire, eu égard à l’analogie entre l’Egypte et la « terre noire de Solve » que l’ancienne Egypte fut le berceau de l’alchimie occidentale ?

Rien n’est moins certain… 

Précisons qu’il n’est pas question de retracer, ici, l’historiographie de l’Alchimie. Le sujet est immense et, passé un certain cap, toute recherche historique se dissout dans la mémoire des mythologies métallurgiques de la plus haute antiquité. 

Nonobstant cette remarque, il semblerait que l’alchimie occidentale, eut pour berceau, tout comme l’astronomie et l’astrologie, la très ancienne Chaldée, d’où elle passa en Egypte pour conquérir ensuite le monde grec. Déjà, dès le 3ème siècle de notre ère, certains auteurs alexandrins se référaient à des enseignements reçus de Babylonie, qui furent transmis pendant de nombreuses générations, probablement par la veine ésotérique de la confédération hamitique enracinée durant des millénaires en Afrique du nord et orientale, en Europe et de la méditerranée jusqu’aux confins de l’Indus et de la Chine. C’est dans cet espace à dominante hamitique que nous retrouvons la trace de rites de fertilité communs aux Mésopotamiens, aux Proto-Hittites, aux Cabires de Samothrace, tous ceux qui sont désignés par René Alleau sous le générique de « Théurges du feu ». Je vous recommande, si vous ne l’avez lu, l’ouvrage de René AlleauAspects de l’Alchimie Traditionnelle », oeuvre qui figure parmi les grands classiques de la littérature hermétique contemporaine.

Dans cette perspective de recherche de l’origine de l’idéologie alchimique, il semble légitime d’affirmer que l’Art d’Hermès n’est qu’un chapitre particulier de cette thématique universelle de la fécondation hiérogamique de la Terre-Mère, cette notion primordiale étant liée, d’une part, à la sacralité du Cosmos, et d’autre part, à la sexualité de la Petra Genitrix assimilée à l’utérus de la Grande Déesse-Mère. Les mineurs, forgerons et métallurgistes de la préhistoire considéraient la métamorphose naturelle des métaux comme une participation des substances minérales et métalliques liées à la fécondité de la matière tenue à la fois pour vivante et sacrée. Plus encore, ces « Théurges du feu » n’ont jamais reculé devant l’ambition de changer les modalités de la matière, d’une part, en collaborant à l’oeuvre de la nature et en précipitant le processus de croissance des métaux, d’autre part, en assumant la responsabilité qu’ils avaient, grâce à leurs techniques, de se substituer au temps. Cette audacieuse conception mérite toute notre attention, car l’idée que les minerais-embryons « croissent » et « mûrissent » dans le ventre de la Terre-Mère, alors qu’il est possible d’en accélérer la maturation par le truchement d’une technique magico-religieuse, constituera justement le support conceptuel de toute l’alchimie alexandrine, arabe et occidentale. 

C’est pourquoi, on peut lire dans un ouvrage du 14ème siècle, « LA SUMMA PERFECTIONIS » (livre longtemps attribué à Geber mais dont la paternité a été remise en question par Julius Ruska) :

« Ce que la nature ne peut perfectionner que dans un très grand espace de temps, nous pouvons l’achever en peu de temps, par notre Art. »

La même idée est clairement exposée par un auteur anonyme :

« Nous en disons autant du plomb et des autres métaux, qui seraient de l’or s’ils avaient eu le temps de le devenir. Et c’est là ce que réalise notre Art… »

Ces conceptions abondent dans la littérature hermétique et semblent suggérer que la Nature n’est pas achevée, qu’elle tend à la perfection, la transmutation naturelle des métaux en or étant inscrite dans sa propre destinée. 

Si nous voulons comprendre toute l’ampleur de ces spéculations alchimico-archaïques, il faut d’abord commencer par éteindre en nous la passion fiduciaire de l’étalon-or, car s’il est un feu ardent qui consume le coeur des pseudo-alchimistes, des brûleurs de charbon, consorts et épigones, c’est bien celui qui se nomme « auri sacra fames »l’exécrable faim de l’or.

Chers amis, ayons cette délicatesse d’esprit doublée d’une noblesse d’âme de manière à contempler l‘Or à la fois comme le soleil et le ciel des métaux. Sorti du temps, il préfigure la « finalité » de la nature, il illumine son « achèvement » dans la perfection des trois règnes – minéralvégétalanimal ou humain. Si, sur le plan matériel, l’or représente le gage d’une certaine souveraineté, en revanche, au plan de la Conscience-Energie, il s’épiphanise en quelque sorte dans l’âme de l’Adepte et devient symbole véritable du corps de résurrection, du Christos qui transforme l’homme comme la Pierre Philosophale transmute les métaux. 

On retrouve cette vision d’intériorité chez Maître Eckhart qui établit une analogie entre le règne minéral et celui de l’âme qui aspire à son éternité : 

« Le cuivre n’a de cesse qu’il ne devienne or »

C’est donc bien dans cet horizon spirituel et dans la perspective de seconder l’oeuvre de la nature qu’il faille situer la quête poursuivie par les alchimistes. 

J’ai fait allusion, tout à l’heure, à la fécondation hiérogamique de la Terre-Mère… Cette conception archaïque mérite d’être corrélée à l’une des étapes les plus décisives du Magistère, celle que les Philosophes nomment « Solution », c’est-à-dire la « réduction du corps à l’eau ».

Mais au préalable, pour une bonne compréhension de ce qui va suivre, il convient de resituer le sens initiatique du « hieros-gamos » dans la galaxie des mythes et des dramaturgies sacrées commune aux Suméro-Babyloniens et aux Egyptiens, là où nous retrouvons les grandes figures primordiales issues de la Mère Primitive, telles que Tiamat et Ishtar en Mésopotamie ou Isis en Egypte…

Entendons-nous bien : il n’est pas question, ici, de prôner  un quelconque retour à la Grande-Mère Primitive ; il s’agit plutôt de montrer comment l’idéologie alchimique se subsume dans une histoire mythique et sacrée. Dans cette veine, on comprendra mieux pourquoi la Grande Déesse-Mère primordiale, nommée « syzygie primitive » (conjonction fusionnelle des principes féminin et masculin) par les historiens des religions, peut être homologable au compot alchimique dont la qualité première est d’être humide, chaud, nourricier, matrice embryogénique en quelque sorte qui permettra la copulation minérale du soufre et du mercure.

C’est pourquoi, selon Paracelse :

« Celui qui veut entrer dans le Royaume de Dieu doit premièrement entrer avec son corps dans sa mère et là mourir. » 

D’un point de vue opératif, la Mère représente bien sûr la materia prima ramenée à l’état d’humidité première, la « dissolution alchimique » étant également symbolisée par une union sexuelle, qui s’achève par la disparition dans l’utérus. 

Cette conjonction fusionnelle du soufre et du mercure dans les « eaux amniotiques » de la matière première, pour y réenfanter un monde, est clairement illustrée par le 5ème tableau du Rosaire des Philosophes, oeuvre d’un alchimiste anonyme du 16ème siècle, auquel Jung a emprunté la symbolique imaginale pour définir sa Psychologie du transfert. Ce tableau, qui comprend deux versions, est celui du hieros-gamos de la conjonction proprement dite, puisqu’il nous montre l’homme et la femme unis instinctuellement dans le bain mercuriel.

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5ème Tableau du Rosaire des Philosophes

Toujours est-il que le hiéros-gamos des anciens, mariage sacré ou mystique, avait lieu entre le dieu Fils-Amant ressuscité et sa mère également régénérée comme lui. Ce rite clôturait les Fêtes du Nouvel An dans une perspective de fécondation et de régénération du cycle de l’année. De plus, ce mariage sacré, assimilé à une union incestueuse, offrait la possibilité de métamorphoser la pulsion génitale possessive en pulsion d’amour ablative – l‘Eros spirituel – et c’est seulement à ce titre que le hiéros-gamos, pratiqué à Babylone, était susceptible d’engendrer un ordre nouveau, d’engendrer aussi l’Epiphanie du Complémentaire spirituel, les choses étant rendues parfaites par leurs semblables.

C’est ici que ce rite hiérophanique des mythologies antiques, ranimé symboliquement et imaginalement dans la psyché de l’Adepte, se projette sur les opérations du Grand Oeuvre. Effectivement, la nature instinctuelle, ignée, obscure et fétide du compot au noir, soumise à une patiente et lente maturation, engendrera la précieuse quintessence, c’est-à-dire l’esprit des mixtes qui devient ainsi le complémentaire spirituel du soufre et du mercure. Ce stade opératoire est représenté dans la deuxième version du 5ème tableau du Rosarium Philosophorum, les ailes ayant poussé au couple Roi-Reine, ce qui tend à démontrer qu’il s’agit bien d’une sublimation.

Or, cette quintessence, qui fait son apparition vers le septième mois philosophique de Solve, va jouer un rôle déterminant dans les dernières opérations de Coagula. Quand nous parlons de quintessence – ne nous éloignons pas du réalisme opératif – il convient d’imaginer une sorte d’huile teingeante dont la vertu aurifique permettra de nourrir la matière philosophique sous l’action des troisième et quatrième Degrés de feu. A ce stade où la Pierre au rouge est imminente, certains auteurs disent qu’ils « réincorporent l’âme des mixtes dans le ventre de la Mère »  pour donner naissance à l’être androgyne, le fameux « Rebis Philosophal », conjonction du soufre et du mercure deux fois cuits et ne formant qu’un seul corps.

Sans trop s’attarder sur l’historique de l’Art Royal, d’aucuns se demanderont sans doute comment l’achimie, avec son fondement mythologique, ses spéculations cosmogoniques, sa dramaturgie hiérogamique… a pu s’intégrer aux trois grands monothéismes : Judaïsme, Christianisme et Islam…

Cette interrogation mérite d’être formulée, car ce serait une grave erreur de croire que l’alchimie puisse être une religion se suffisant à elle-même, ou encore un paganisme caché. Une telle attitude paralyserait dès le départ tout effort vers le Magistère intérieur. 

Pour tous les Sages d’Orient et d’Occident, de l’Egypte, de la Chine, de l’Islam, comme pour les Adeptes chrétiens, et malgré les différences apparentes de leurs traditions respectives, l’Art sacré a toujours constitué la Seule et Unique Vérité venue de ce Pays du « nulle part », de ce  territoire corporel et spirituel où se révèle « le Dieu qui n’est rien » - benedictio vacui – ce « rien où gît Tout », selon le célèbre adage hermétique, tant il est vrai que Tout contient Tout, et que Tout étant sorti de l’éternité, Tout doit y retourner d’une même façon. 

C’est pourquoi, lorsque tous les Maîtres affirment que l’alchimie est un « don de Dieu », en aucune manière, ils ne font référence à ce Dieu historique, andocratique ou patriarcal qui a exclu la Mère, qui a refoulé les valeurs de la Femme, ce féminin cosmique que Jésus, à travers son propre sacrifice, a réintroduit en la Trinité divine pour qu’advienne un nouveau règne… Sublime leçon d’alchimie ! 

Cette révélation resplendit de toute sa Lumière sur l’Autel du Grand Oeuvre minéral que les alchimistes chrétiens considèrent comme le « miroir naturel de la Sainte Trinité ». En symbolisant la victoire de la Pierre Philosophale par la résurrection du Christ sortant du tombeau alchimique, les Adeptes du Grand Art ont voulu rendre à Dieu - le Père – ce qui est à Dieu, et à la Mère ce qui est à la Mère, c’est-à-dire son utérus de deuxième naissance que le Christianisme historique lui avait enlevé. 

MEDIAPLAYER  Le Couronnement de l’Oeuvre

LA FRESQUE DU GRAND OEUVRE

Le moment est venu d’extraire la quintessence de ce long propos, et pour cela, il me tient à coeur de vous présenter, d’une manière concise et synoptique, le canevas des opérations du Grand Oeuvre. Parallèlement, j’en profiterai pour évoquer quelques unes des peintures qui ornent le plafond de la Salle des Gardes. 

D’abord, une petite mise au point s’impose :

L’alchimie étant un Art traditionnel et initiatique, force est de résoudre par soi-même certaines inconnues de l’Oeuvre : l’identification de la materia prima – la composition chimique de l’Agent Primordial – la nature réelle du 5ème feu – le temps réel des mois philosophiques – l’énigme du Sceau d’Hermès, etc

Cela dit, replaçons l’alchimie à sa vraie place en commençant par dissiper un malentendu.

L‘Art d’Hermès n’est pas synonyme de transmutation. Par conséquent, la Chrysopée et l’Argyropée, nous n’en parlerons pas aujourd’hui. En effet, les transmutations ne représentent qu’un aspect mineur de la question et ne sont finalement que des applications post-alchimiques.

Et cela me conduit, subséquemment, à souligner que deux opérations n’entrent pas dans le Magistère proprement dit :

La première concerne la fabrication de l’Agent Primordial dénommé Alkaest par Paracelse, Azoth par Nicolas Flamel ou encore Charbon blanc par Philalèthe. Or, pour confectionner ce corps, l’Artiste doit avoir recours au feu vulgaire, c’est-à-dire le feu de nos fourneaux… Il s’agit donc d’une opération chimique qui, du reste, est suggérée dans ISAÏE au verset 25 du premier chapitre :

« Je ramènerai ma main contre toi ; comme fait la potasse, j’épurerai tes scories et j’enlèverai tous tes déchets. » 

 Bien sûr, Jean Bourré a exposé, par l’iconographie, la nature saline de cet Agent en le représentant par l’un des « deux Béliers », car comme l’Agneau de Dieu efface les péchés du monde, de même le feu secret, caché au ventre d’Ariès, ou du Bélier, efface les impuretés, les terrestréités de la matière philosophique. 

La seconde opération, située également hors-oeuvre, s’appelle « Projection ». A ce stade, la Pierre Philosophale est achevée, et pour en tester la valeur transmutatoire, l’Adepte doit utiliser une fois de plus le feu vulgaire. La phase Projection représente donc une opération hyperchimique

En dehors de ces deux phases – Pré-Préparation et Projection – toutes les opérations que j’évoquerai dans un instant sont spécifiquement alchimiques.

Le Magistère débute avec une Minière Universelle qui présente les caractères extrinsèques communs à tous les minerais. Cette Pierre des Philosophes – c’est le nom traditionnel – contient trois corps et se parfait seule sans rien lui ajouter d’étranger : ni eau, ni feu vulgaire, ni acide…  

« L’addition de choses étrangères est la lèpre de nos métaux »

… nous affirme Basileus Valentinus.

Reconnaissons, soit dit en passant, que si certains auteurs sont charitables, hélas, le nom de la matière initiale est souvent envisagé sous l’un des multiples aspects qu’elle prend au cours des opérations. Ce qui nous vaut ces appellations les unes aussi sibyllines que les autres :

Dragon noir couvert d’écailles – Soufre Philosophique – Yeux de Poissons – Fille de Saturne – Pommes d’Or – Naaman lépreux – Electre minéral, etc.

Jean Bourré (suivre le lien pour admirer le somptueux plafond de la Salle des Gardes) a rendu hommage à la Matière Première en s’inspirant savamment du bestiaire alchimique. En effet, trois caissons retiennent toute notre attention :

En premier le caisson dit « des deux chiens ». Selon Eugène Canseliet :  

« La grande disproportion entre les deux animaux et la différence de leurs races soulignent expressément la difficulté qu’il faut vaincre pour réaliser le mariage des deux constituants antagonistes de la matria prima »

Le caisson de « l’Homme-Lion » appelle aussi, de son côté, quelques remarques. Le surprenant et belliqueux Centaure au corps de lion lève de sa dextre une massue et se protège d’un bouclier de métal. Cette insolite peinture fait penser au mortier et au pilon sans lesquels la matière première ne pourrait être broyée et préparée selon les règles de l’Art.

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Quant au « Phénix », figuré au milieu d’autres volatiles, n’est-il pas l’emblème de la granulation qui semble renaître des cendres du compot dans le règne alchimique de Jupiter ?

Le Magistère comprend trois oeuvres :

L’Oeuvre au noir – L’Oeuvre au blanc – L’Oeuvre au rouge

… que Charles Perrault a exprimé habilement, dans ses Contes de ma Mère l’Oye, sous l’allégorie de « Peau d’Âne ». A cet égard, on méditera avec profit l’impossible requête de la jeune et belle princesse qui, pour se soustraire à l’horrible projet de son père fermement résolu à l’épouser, exige de ce dernier trois robes irréalisables humainement : la première, couleur du temps, la deuxième, couleur de la lune, la troisième, couleur du soleil.

Trois oeuvres donc que résume le double adage « Solve – Coagula »

 SOLVE          »Rends Eau la Terre par le moyen du Feu  

 CAOGULA    « Rends Terre l’Eau par le moyen de l’Air »

Deux caissons correspondent à cette double opération : 

Celui de « La sirène noire et enceinte » dont l’allégorie nous rappelle que toute procréation se fait au seins des eaux (Solve).

Quant au deuxième caisson, « L’Homme anguipède et la fileuse », l’Adepte angevin a fait montre d’une remarquable subtilité iconographique pour voiler l’arcane des imbibitions fin Coagla

A un certain moment de l’Oeuvre, l’Artiste doit exécuter une opération capitale, que certains Philosophes désignent sous l’expression « sceller le matras au Sceau d’Hermès »… On retiendra qu’en alchimie, le mot sceller n’est pas synonyme de luter, c’est-à-dire fermer hermétiquement au moyen d’une pâte ou d’un ciment. 

A cet égard, Limojon de Saint-Didier met en garde l’étudiant : 

« Nous devons aider la Pierre de telle manière toutefois que nous lui ajoutions rien qui lui soit étranger et contraire ». 

 Retenons également que la « Pierre des Philosophes » a besoin d’être nourrie.

Or, il existe en l’Art d’alchimie trois sortes de régimes : 

1 – Un régime alimentaire composé de « lait virginal » et d’« aliment carné ».

 Certains auteurs disent : 

« Au début, nourrissez l’enfant naissant avec du lait virginal, puis quand il aura pris des forces, donnez-lui un aliment carné ».

2 – Un régime progressif et continu dans le sens opératoire. C’est le fameux « Feu de roue » ou « 5ème feu » lequel, selon l’expression de Philalèthe, fait « tourner l’essieu et mouvoir la roue ».

3 – Enfin, un régime de feu correspondant aux quatre saisons. En effet, les Philosophes ont comparé le temps de perfection de leur Pierre à une année normale. La saison qui ouvre le Grand Oeuvre est l’hiver. L’automne termine le cycle complet. Ces saisons sont bien sûr symboliques et conventionnelles.

En ce qui concerne ces régimes, on se reportera au caisson de « La fontaine indécente ».

Quelques mots maintenant au sujet des couleurs puisque le Magistère ne manque pas d’étonner l’Artiste par son surprenant ballet féérique…

Outre la « Queue de Paon », véritable feu d’artifice dans la phase Solve, l’Adepte assiste, du début à la fin de ses opérations, à un spectaculaire défilé de couleurs. La bande chromatique du Grand Oeuvre commence au « noir » et s’étire jusqu’au « grenat » - l’escarboucle des sages » – en passant par le gris, le vert, le blanc, le jaune, l’orangé et le rouge.

Quelquefois, avant de blanchir, la Pierre peut se revêtir de toutes les couleurs qu’on ne saurait imaginer. Mais si le rouge paraît avant le noir, c’est l’indice que l’on a trop poussé le feu ainsi qu’en témoigne l’auteur de la Tourbe des Philosophes : 

« Faites feu modéré tout par tout et gardez-vous de feu fort et violent ; car si vous faites le feu plus fort qu’il ne faut, il sera rouge avant son temps ; car premièrement nous le voulons noir, blanc, puis rouge ». 

Avant de conclure cet exposé, peut-être est-il instructif de revenir sur le symbole de l’Ourobouros. Le « Serpent qui se mord la queue » nous rappelle que le Grand Oeuvre est un éternel recommencement. Cette image emblématique prévient tout chercheur, qui a obtenu sa « Pierre au rouge », qu’il doit tout recommencer en dissolvant ce qu’auparavant il coagulait… et autant de fois qu’il le voudra s’il veut voir sa Pierre accomplir mille prodiges…

Le cycle complet  du Magistère se parfait en 28 mois philosophiques par « voie humide », celle-ci utilisant des vaisseaux de verre et une chaleur douce. La « voie sèche » est un peu plus courte et fait usage du « Creuset en terre » et du feu vif. Quant à la « voie sacerdotale » – un mois philosophique – elle serait réservée à un tout petit nombre d’élus. Il est dit  qu’un alchimiste par siècle excellerait dans cette voie…

CONCLUSION 

Je crois qu’il est grand temps de conclure. 

Je souhaiterais m’exprimer à un niveau global car, sans conteste, l’alchimie – du moins philosophiquement – mérite de trouver aujourd’hui  une place d’honneur dans le rang des nouveaux paradigmes holistisques. Je pense en particulier à l’écologie. Afin d’étayer mon argument, j’ai puisé un exemple dans l’actualité de cette fin de siècle. 

Tout d’abord, si je devais résumer en peu de mots ce propos, je dirais ceci :

De tout temps, l’intention fondamentale de l’alchimiste fut de collaborer à l’oeuvre de la Nature et au perfectionnement de la matière tout en assurant à lui-même sa propre perfection. 

Certes, l’alchimiste n’a jamais prétendu rénover la Nature entière et créer des formes nouvelles d’évolution. Néanmoins, si son intention était telle, il se contentait d’opérer à une échelle réduite, en créant des univers à sa taille et en transmettant la vie à tous les règnes de la Nature. L’Athanor et le matras se substituant à la matrice tellurique, l’Adepte devenait le Maître incontesté du microcosme. Assurément, l’opérateur savait qu »il manipulait des substances toxiques, corrosises et caustiques, mais guidé par sa sagesse et son intuition de la Nature, il agissait « homéopathiquement » et, quoique le poison doive être chassé par le poison », d’un venin mortel il tirait une admirable médecine

« Nature s’esjouit en Nature »… disaient les vieux Maîtres. Une telle sagesse, que d’aucuns qualifieraient d‘éco-mystique et d’éco-logique s’appuyait sur une perception aigüe que « Tout est dans Tout », et qu’au niveau fondamental du Vivant, Tout est en inter-relation et en inter-fusion.

Or, ce qui est vrai au niveau microcosmique, l’est fatalement à l’échelle du macrocosme.

Et qu’observons-nous à ce niveau ?

Au seuil du 3ème millénaire, notre vaisseau spatial « Terre » est exposé à d’effroyables périls. Sans même tenir compte de l’éventualité d’une catastrophe nucléaire, l’ensemble de l’écosphère et l’évolution ultérieure de la vie sur terre sont sérieusement menaçés et peuvent très bien déboucher sur un désastre écologique à grande échelle. C’est pourquoi, je me permets de vous rapporter ici l’extrait d’un article intitulé – « Le monde malade de l’acide » – paru il y a quelques années déjà dans un hebdomadaire :

« La pollution de l’air qui retombe en pluies acides est devenue l’un des fléaux des années 80, un « holocauste écologique », disent les scientifiques. D’autant plus dangereux qu’il ne se voit pas. Ce sont des nuages en apparence innocents qui transportent l’acide meurtrier, parfois sur des milliers de kilomètres, au gré des vents. La pluie fait retomber sur le sol les acides sulfuriques et nitriques qui vont se dissoudre dans les moindres cours d’eau.

Alors se met en route le processus de mort que les Canadiens et les Américains, les Scandinaves et les Allemands voient se dérouler devant leurs yeux. D’abord, les algues et les phytoplanctons disparaissent, tout comme les roseaux. Ils sont remplacés par les sphaignes, qui prospèrent en milieux acides. Les insectes aquatiques et leurs larves, les crustacés et les escargots, se révèlent incapables de fabriquer des carapaces, des valves, des écailles et des coquilles résistantes.

C’est ensuite au tour des poissons de déserter les eaux. Enfin, faute de nourriture, les oiseaux se font de plus en plus rares.

Un beau jour, les eaux sont claires, mais vides…

Les rives sont propres, mais silencieuses…  »

A ce sinistre tableau, ajoutons que la chaux et la potasse coulent dans les fleuves et les rivières… Le soufre forme un manteau qui étouffe nos cités… tandis que le mercure a élu domicile aux régions polaires, précisément dans la chair des pingouins… Bref, nous vivons une alchimie à l’envers et ce fléau, né de la croissance industrielle, ne porte qu’un seul nom : rentabilité ou profit.

L’homme parviendra-t-il un jour à se débarrasser de son puant orgueil, de sa passion du lucre ? Celle-là même qui, pendant des temps séculaires, posséda l’esprit des souffleurs ou des brûleurs de charbon… car, disons-le sans détour, l’alchimie n’a jamais été l’aïeule de notre chimie moderne.

Qu’avons-nous fait ? La vie mérite-elle un tel mépris de notre part ? Pourtant, il y a 20 siècles, Celui qui est venu révéler à l’humanité La Voie directe de l’Accomplissement ne disait-il pas :

« Vous êtes le SEL de la Terre…

Si vous ne renaissez d’EAU et d’ESPRIT,

Vous ne verrez jamais la Céleste Lumière… «  

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